1965. Guerre froide. Six blocs. 
FACTION7 est le septième — celui qu'aucun traité ne reconnaît et qu'aucun service ne peut renier.
Un podcast de fiction espionnage, où chaque mission laisse une cicatrice différente de celle prévue.

UN CARNAGE À L'INTÉRIEUR.
LE PIÈGE À L'EXTÉRIEUR.

épisode 2

DOMMAGE COLLATÉRAL

La lunette ne mentait pas.

APEX avait appris ça avant tout le reste — avant sa formation militaire, avant les missions, avant les années de terrain lorsqu’il chassait avec son père. Une lunette de précision montrait ce qui était là, exactement comme c'était là. Pas d'interprétation. Pas de contexte. Elle montrait. Le tireur décidait.

Le briefing avait été court et précis, comme tous ceux du Directeur VOSS. Carl VOSS. Un doberman intraitable qui dirigeait l'AFR (l'Agence Fédérale de Renseignements) depuis des années et qui, de ce fait, maîtrisait l'art des briefings expéditifs.

C'était sa marque. Pas de contexte superflu, pas d'explication sur le pourquoi — juste ce qu'APEX avait besoin de savoir pour exécuter. En huit ans, il n'avait jamais reçu autre chose. Huit ans de missions propres, de cibles éliminées, de rapports sans bavure. Huit ans à ne pas poser de questions parce que VOSS ne posait pas de questions non plus — il traitait ses agents comme des professionnels, ce qui dans ce métier était la forme la plus haute de respect.

APEX lui faisait confiance. Pas aveuglément — il ne faisait rien aveuglément. Mais avec la certitude froide de quelqu'un qui a vérifié, mission après mission, que les informations étaient exactes et les objectifs légitimes.

Trois lignes. Une photo. Des coordonnées.

CIBLE PRIORITAIRE : COLONEL ILYEV, HAUT RESPONSABLE DE L’UNION.

Grand gabarit, uniforme sombre.
Espèce non confirmée — signalements contradictoires.
Probablement un primate , gabarit lourd.

Habitué à traverser la cour intérieure de Krasnaïa-0 entre 6h30 et 7h00 du matin, entre le bâtiment D et le bâtiment de commandement. Fenêtre de tir de huit minutes entre la relève du mirador Est et l'arrivée du véhicule de liaison. L'agent doit être en position avant l'aube. Extraction après neutralisation au point de largage nord-ouest.

Il était en position depuis quarante minutes. L'aurore n'existait pas encore. Juste une promesse grise à l'est, un éclaircissement douteux au-dessus des forêts environnantes, comme si le ciel hésitait à se lever sur ce qui allait se passer.

Il avait noté les gardes dès son arrivée en position. Deux. Rotation nord-ouest et faction est, exactement comme le renseignement l’indiquait pour une installation en effectif réduit de nuit. Ce qui n’était pas dans le renseignement, c’était l’absence du Colonel. Six heures quarante. Ilyev était censé traverser la cour à cette heure depuis six semaines de surveillance — c’était sa routine documentée. Le créneau s’était refermée. Rien.

APEX n’aimait pas ça...

Il surveillait la porte de sortie qui donnait sur la coursive du bâtiment D.

Le Colonel n'apparaissait pas.

Soudain, un bruit mécanique, lourd, définitif — des rideaux d'acier qui claquaient dans leurs glissières. Plusieurs mais il ne les voyait pas tous de là où il était. Mais celui qu’il voyait condamnait à présent la porte par laquelle Ilyev été censé sortir.

Il balaya immédiatement toute la zone avec sa lunette. Rien de visible à l'extérieur. Puis de la lumière rouge qui filtra par les interstices des volets des fenêtres.

Pulsée. Régulière et qui découpait l'obscurité des fenêtres en tranches d'écarlate et de noir.

APEX resta en position. Il ne savait pas ce qui se passait à l'intérieur mais il entendit des tirs d’Ak-47, des cris, des hurlements…

Quelque chose de terrible se produisait mais il manquait d’informations pour comprendre ce qui se passait. Puis quelque chose tapa violement contre le rideau métallique qui recouvrait la porte de la coursive. Depuis l’intérieur.

Puis plus rien. Plus un bruit. Les lumières rouges avaient cessé.

Il scrutait nerveusement les alentours. Soudain, tous les rideaux métalliques se relevèrent doucement en même temps.

De longues minutes s’écoulèrent… il n’avait aucun angle pour voir l’intérieur du bâtiment.

Il posa le doigt sur son oreillette, prêt à informer le commandement…

Puis la porte latérale du bâtiment D s'ouvrit. Il réajusta son fusil, prêt à tirer.

Cible en visuel.

Grand primate. Gabarit lourd. Combinaison sombre. Bâtiment D. Il cocha chaque paramètre du briefing en moins d'une seconde — réflexe pur.

Il fit la mise au point.

Un gorille à dos argenté, deux mètres vingt minimum, se tenait sur la coursive de métal rouillée au-dessus de la cour intérieure. Il oscillait légèrement — pas assez pour être visible à l'œil nu, mais une lunette à grossissement douze ne faisait pas de cadeau. La main gauche cramponnée à la rambarde. La tête basse. Groggy. Debout de justesse.

Couvert de sang.

Conditions réunies. Fenêtre ouverte. APEX posa le réticule au centre de masse et commença à vider ses poumons.

Il maintint l'œil dans la lunette une demi-seconde de plus.

Là, sur son harnais — un écusson.

Petit. Sobre.

Fédération.

Il releva l'index de la détente. Son doigt avait pris la décision avant son cerveau. Il relâcha sa respiration et garda l'œil sur sa cible sans tirer.

Sa mission était d'éliminer un gradé de l’Union. Celui qu'il avait dans son viseur n'en était pas un. Il attendit de comprendre ce qu'il regardait.

Le froid lui sauvait la mise.

C'est la première pensée cohérente qu'ATLAS assembla en émergeant sur la coursive — le froid du métal sous ses mains, le froid de l'air sur son visage, le froid qui rendait tout réel et présent là où à l'intérieur tout avait été rouge, étouffant et irréel. Il s'en saisit comme on s'accroche à une branche salvatrice dans un torrent.

Il ne savait pas combien de temps s'était écoulé.

Il avait réchappé d’un véritable carnage.

Tout ce qu’il savait, c’est qu'il fallait bouger maintenant… parce que rester n'était pas une option.

Il regarda la cour en contrebas. Six mètres environ. De nombreux points d’accroches sur la structure métallique de la coursive. Il estima la distance jusqu'au mur d'enceinte. Il se rappela le passage dans le grillage côté nord qu'il avait repéré avant de pénétrer dans Krasnaïa-0.

Il entendit le moteur.

Un véhicule tout-terrain — diesel, lourd, qui rentrait dans la base par le portail Est à vitesse rapide. Pas une patrouille de routine.

ATLAS sauta de la coursive.

Ils étaient quatre. Des loups — uniformes de l’Union équipés d’AK-47.

Le véhicule slalomait entre les bâtiments à l'intérieur du périmètre avec une précision qui indiquait qu'ils connaissaient la base.

Ils l'avaient vu sauter. Ils avaient ouvert le feu immédiatement, sans sommation — trois rafales qui avaient mordu le béton à un mètre de lui et lui avaient dit tout ce qu'il avait besoin de savoir sur leurs intentions.

ATLAS courut.

Il grimpa sur le toit du premier bâtiment bas par réflexe — la hauteur était un avantage, le véhicule ne pouvait pas le suivre là-haut, et les toits de Krasnaïa-0 étaient reliés par des passerelles et des conduits qui permettaient de circuler sans descendre. Il courait. Il posa la main sur son holster. Vide. Les rafales continuaient, les loups avaient du mal à ajuster leur cible depuis le véhicule en mouvement. Les balles ricochaient sur les cheminées et les rebords de béton avec le bruit sec et aléatoire de la mort qui ratait sa cible de justesse.

Il ne pensait pas. Il calculait — angles, hauteurs, distances, le prochain toit, le suivant, le saut au-dessus de la ruelle, la prise pour les mains de l'autre côté.

Il sauta. Atterrit en roulé. Se releva.

Il se rapprochait du mur d'enceinte.

Les loups avaient anticipé son intention et l’avaient pris de vitesse grâce à leur véhicule. Ils en étaient descendus et se déployaient maintenant en éventail dans les ruelles en dessous de lui, deux à gauche deux à droite, pour l'encercler. Il avait vu ça des dizaines de fois. Il savait combien de temps il lui restait avant que l'encerclement soit complet.

Pas assez.

 

APEX suivait tout depuis sa position de tir.

Le gorille courait bien — pour sa taille, pour son état, pour ce que la nuit lui avait peut-être fait traverser dans ce bâtiment. Il y avait quelque chose dans sa façon de se déplacer qui indiquait des années de terrain, une lecture instinctive de l'espace.

 APEX avait la lunette sur lui. Pas sur les loups.

Il avait devant lui était un agent de la Fédération en fuite dans une base ennemie. Outre le fait qu’un autre agent de la Fédération soit présent sur les lieux, trop de choses clochait.

Une base anormalement calme, une patrouille véhiculée mais surtout une réaction immédiate à la sortie du gorille.

Une réponse trop rapide pour être fortuite… 

APEX prit une décision.

Le premier tir stoppa le loup côté nord.

ATLAS l'entendit — le claquement sec et lointain d'un fusil de précision, l'écho bref dans la géographie des bâtiments. Il continua de courir. Il ne savait pas d'où ça venait mais il avait compris qu’un sniper de l’Union n’allait pas lui simplifier la tâche…

Le deuxième tir élimina un loup côté ouest qui s’effondra dans un râle d’agonie.

Grom s'arrêta une demi-seconde. Quelqu'un tirait mais pas sur lui.

Sur les soldats.

Il n'eut pas le temps d'analyser. Il repartit.

Le troisième tir claqua à l'instant où la balle d'AK-47 le cueillit à la cuisse.

Il ne les entendit pas dans le bon ordre.

D'abord l'impact — une douleur brutale et immédiate qui coupa net toute arithmétique, toute projection, toute pensée autre que le fait que sa jambe venait de cesser de répondre. Puis le claquement du tir. Puis le bruit de sa chute sur le rebord du toit. Puis le sol de la ruelle qui arriva beaucoup trop vite.

Il atterrit sur l'épaule droite. Le choc fut brutal, se répercutant dans tout son crâne.

Il resta une seconde immobile. Os intacts. Pas d'arme de poing. Cuisse droite qui saignait fortement. Bruit de bottes à vingt mètres.

Il se traîna vers le mur.

La ruelle était un cul-de-sac.

Il le comprit en arrivant au fond — le mur d'un bâtiment, quatre mètres au moins, béton nu sans prise. Même sans sa blessure à la cuisse, il lui aurait fallu un élan et deux tentatives. Blessé, c'était une option qui n'en était pas une.

Il se retourna, dos au mur. Il sortit son couteau. Il glissa doucement sur le sol avec un regard de défi.

Le loup passa l'angle lentement. AK-47 levée, crosse dans l'épaule, le canon qui balayait l'espace avant que le corps ne suive. ATLAS identifia un gradé. Quelqu'un avec de l'expérience qui avançait sans se précipiter parce qu'il savait ce qu'il allait trouver au fond. La trace de sang le menait à sa cible.

Il s'arrêta. Ils se regardèrent.

ATLAS saignait. Il glissa doucement sur le sol avec un regard de défi.

Et les deux surent exactement ce que ça signifiait. Le loup souriait.
Il s'approcha. Lentement. Sans raison de se presser.

ATLAS chercha une échappatoire à portée. Du béton. De la neige.

Le loup leva le canon.

APEX tomba du toit.

Pas un saut — une chute contrôlée depuis le rebord du bâtiment qui les surplombait, deux mètres, le corps orienté pour l'impact, ses serres atterrirent sur les épaules du sergent et le plaquèrent au sol avec un bruit sourd. L'AK-47 racla les pavés.

Le sergent ne bougeait plus, les vertèbres brisées.

Le sniper se releva lentement et regarda le gorille.

ATLAS était assis, dos au mur, la main sur la cuisse, le souffle court — pas de peur, juste l'effort et la douleur et les vingt dernières minutes condensées dans chaque inspiration. Il regarda l'aigle devant lui. L'écusson sur son épaule. Même camp.

Il hocha la tête. Une fois. Lentement.

APEX reçut le geste pour ce qu'il était. Il retourna et fouilla rapidement le cadavre du sergent — les poches, la veste intérieure, la ceinture. Méthodique, rapide. Il ne trouva pas ce qu'il cherchait. Son visage ne dit rien.

Il se releva et tendit la main vers ATLAS.

ATLAS la prit.

Ils s'adossèrent contre le mur du fond, côte à côte, hors de vue de l'entrée de la ruelle. APEX avait sorti sa trousse médicale sans demander la permission — compacte, organisée — et s'était accroupi sur la cuisse d'ATLAS. La balle avait traversé proprement. Entrée-sortie, rien d'essentiel touché. Il désinfecta, posa deux tampons de compression, fixa serré avec du ruban élastique.

ATLAS ne bougea pas pendant l'opération. Il restait en alerte, guettant tout mouvement suspect et tendant l’oreille.

Quand APEX eut terminé, il s'essuya les mains dans la neige et s'adossa au mur à côté de lui en rangeant son matos.

Ce fut ATLAS qui parla en premier.

ATLAS. Division Sigma. Objectif non atteint. Contact radio perdu.

APEX le regarda. Les yeux dorés, très calmes.

APEX. Je pistais ce gradé depuis trois jours. Il devait transporter quelque chose. Ce n'était pas sur lui.

Court. Précis. Sans expliquer ce qu'il cherchait ni pourquoi. ATLAS nota que la réponse était calibrée — assez de détail pour être crédible face à un vétéran, assez vague pour ne pas ouvrir de questions dangereuses.

Il hocha la tête lentement.

 

— Le bâtiment D. Tu as vu quelque chose sortir avant moi ?

APEX ne répondit pas immédiatement. Un temps court, réel.

— J'ai vu quelqu'un sortir.

ATLAS n’eut pas le temps de poser d'autres questions.

L'oreillette d’APEX émit un signal. Il porta deux doigts à son oreille — le geste bref d'un soldat qui décide en une seconde comment il va répondre. Il fit un pas de côté.

APEX. Je vous reçois.

ATLAS ne chercha pas à entendre. Il regardait l'angle de la ruelle et il comptait mentalement le temps écoulé depuis les tirs. Il écoutait la neige. Il écoutait les intonations du sniper — calme, mesuré, les phrases courtes de quelqu'un qui choisissait ses mots. Puis une pause. Une fraction de seconde de trop après une question qu'il n'avait pas entendue.

APEX se retourna. Son visage ne disait rien.

— Extraction dans quatre-vingt-dix minutes. Point Sierra-Quatre, deux kilomètres nord-ouest.

Il vérifia son fusil.

Puis il sortit un pistolet de sa ceinture et le posa dans la main d'ATLAS sans un mot.

ATLAS le prit, vérifia le chargeur. Plein. Il regarda APEX une seconde.

— Merci.

APEX avait déjà tourné le dos et regardait l'angle de la ruelle.

— Tu me remercieras plus tard. Il faut bouger.

La cuisse d'ATLAS protesta. Il l'ignora.

Ils quittèrent la ruelle.

La neige continuait de tomber — fine, douce, indifférente à tout.

[ FIN DE TRANSMISSION ]